Le 31 janvier sera examiné le projet de loi sur la recherche à l’Assemblée Nationale. Je veux y défendre les positions de la communauté scientifique. Pour moi, il est évident que ce qui « arrive » à la Recherche n’est pas singulier et obéit aux mêmes mécanismes de privatisation rampante déjà testés et appliqués à d’autres services publics. L’objectif de la Recherche devrait être de faire progresser les connaissances au bénéfice de la collectivité et de son avenir. Je défende l’idée d’un service public de recherche, qu’elle soit fondamentale ou appliquée, qui doit d’abord tenter de répondre aux demandes sociétales, explicites ou non, sans nécessairement un intérêt marchand immédiat.
La recherche publique ne doit pas avoir pour objectif le profit immédiat comme le veut le gouvernement, mais au contraire l’intérêt général sur le long terme. C’est pourquoi, il est important de défendre l’autonomie de la Recherche. Une des conditions indispensable de cette garantie d’autonomie est le statut de service public. En conséquence, il est nécessaire de recruter des personnels permanents sur statut public pour assurer l’indépendance de la recherche et promouvoir une recherche publique de qualité. Alors qu’un plan pluriannuel pour l’emploi pour la Défense Nationale a été voté, le projet de loi sur la recherche n’en présente aucun. Quand on attache plus d’importance au renforcement des forces de police et de l’armée, cela démontre bien que nous allons vers un Etat de moins en moins démocratique. Les personnels sont effectivement les grands absents de la loi sur la Recherche. On ne parle d’eux que pour les évaluer. Rien n’apparaît dans le projet de loi sur l’attractivité des métiers de la Recherche, sur la valorisation des carrières des personnels. Il y a clairement un refus de s’engager sur un plan pluriannuel de l’emploi, pourtant demande forte des EGR. Seule la promesse de 3000 postes pour 2006, mais ce sont des postes supprimés à un endroit et « recréés » sous un autre label, on déshabille Pierre pour habiller Paul. Par contre, le choix d’augmenter fortement l’emploi précaire au détriment de l’emploi statutaire, même s’il n’est pas explicite dans la loi, en constitue un des éléments centraux. Cette précarisation n’est certes pas nouvelle. Depuis de nombreuses années, elle gangrène la Recherche Publique. Cette situation est profondément préoccupante en ce qui concerne les problèmes liés, d’une part à la précarité du statut des personnels CDD, et d’autre part, à la qualité du travail scientifique lui-même, reposant largement sur la capitalisation du savoir qui ne se conçoit que par la stabilité de la ressource humaine. Aujourd’hui des pans entiers de projets, ou des éléments clefs du fonctionnement des équipes de recherche (gestion, secrétariat), reposent sur des personnels sur contrats temporaires non renouvelables. Le non renouvellement des CDD en place entraîne des ruptures dans les projets, des ruptures dans le fonctionnement des équipes (chercheurs, techniciens), une perte des connaissances et des savoir-faire acquis par ces personnels CDD. Cette situation oblige à la relance permanente de procédures d’embauche, de périodes de formation-adaptation des CDD : quel gaspillage de temps et d’énergie ! Sur tous les plans la précarité pose problème, tant pour les personnels que pour la recherche. Une telle absence de stratégie d’incitation aux carrières de la Recherche, qui constituait pourtant un des axes affichés comme forts des travaux des Etats Généraux pour la Recherche, risque d’avoir des conséquences graves pour un pays comme le nôtre qui est encore, mais pour combien de temps, un des principaux acteurs de la recherche en Europe et dans le monde. A propos d’aménagement du territoire, la création de pôles de compétitivité et de «réseaux thématiques de recherche avancée» va nécessairement conduire à une recherche et à un enseignement à deux vitesses contraires à notre esprit républicain. La création de l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR), de l’Agence pour l’Innovation Industrielle (AII), des « Campus » au statut de fondation, les pôles de compétitivité… en sont les principaux exemples. Ces supers structures s’appuient sur « l’élitisme », « l’excellence », le « rang mondial », …qui recevront l’essentiel du budget et qui le redistribueront sur des critères d’excellence, mais surtout de rentabilité. Cela participe à la mise en concurrence des laboratoires de recherche et des personnels. Les « Campus » sont ressentis par les universitaires comme un dépeçage de l’université au profit du privé, un regroupement autour de thématiques juteuses. L’objectif d’une recherche rentable est ainsi clairement affiché, on favorise les domaines de recherche qui seront « payants » à court terme au détriment de la recherche fondamentale qui pourtant est la base de toute recherche appliquée. Il est évident que des pans entiers de la recherche, jugés non rentables, vont progressivement disparaître du paysage scientifique français. Déjà les sciences humaines et sociales font l’objet de coupes budgétaires importantes. Les pôles de compétitivité sont un des éléments de restructuration de la recherche mis en place par le gouvernement. Ils regroupent des laboratoires de recherche publics et des entreprises sur une thématique commune. Sur le plan territorial, les Régions y jouent un rôle décisionnel important, ce qui risque de mettre à mal la cohérence au niveau national. Les organisations syndicales sont exclues des lieux de décisions concernant ces pôles. Dans ce contexte on peut se demander quel sera l’avenir des laboratoires, des universités qui seront hors des structures mises en place. Qu’en pensez-vous ?



