À quoi jouent-ils, l’ancien maire de la très bourgeoise Neuilly-sur-Seine et la présidente de la très rurale région Poitou-Charentes, quand ils déboulent, chez nous, dans les quartiers populaires des métropoles urbaines, pour y jouer les gros bras ?
Sont-ils au courant que nous ne sommes pas des peuplades à soumettre, mais leurs concitoyens ? On a l’impression que non. Voyez-vous, comme partout, la plupart de nos enfants font notre fierté. Un petit nombre d’entre eux nous désolent par leurs mauvais comportements. Parfois même, ils nous pourrissent la vie.
Nous connaissons mieux que quiconque la nécessité d’empêcher ça, et sévèrement s’il le faut. Nous ressentons comme un devoir de faire en sorte qu’ils cessent de se nuire à eux-mêmes et de nuire à ceux avec qui ils vivent. Mais nous n’oublions pas pour autant qu’ils sont nos enfants. Et nous savons qu’ils ont besoin de le savoir, de ne pas en douter, si nous voulons éviter qu’ils se perdent.
Dans les quartiers nord de Marseille, beaucoup de difficultés nous assaillent. Il y a les injustices, la pauvreté, le chômage, le délabrement des services publics. Mais ce ne sont pas ces maux destructeurs qui me viennent à l’esprit quand je vois le cinéma sécuritaire dont on nous accable. C’est la dislocation sociale que provoque directement ce barnum électoral. Mon expérience me le prouve chaque jour : aucune menace répressive ne peut aboutir à quoi que ce soit si d’abord n’est pas clairement, puissamment reconnue l’appartenance de nos enfants, de tous nos enfants, à la communauté. Ce sont eux, eux tous, qui vont continuer le pays, recueillir notre héritage fait d’ombre et de lumière, l’amener là où ils pourront et le transmettre à leur tour. J’écris « tous nos enfants » et je le fais à dessein parce que je suis Marseillais, Marseillais des quartiers Nord. Ici, nos enfants, nos jeunes, ceux qui vont nous continuer sont de toutes couleurs et de toutes fois. Ils s’aiment et ils se chamaillent, ils s’invitent les uns chez les autres, un jour ils se mettent en ménage et ils font à leur tour des enfants. Le creuset marseillais. Le creuset populaire. Mais nous voyons bien qu’il est plus difficile de trouver un travail quand on donne l’adresse d’une cité HLM. Nous voyons bien que ceux de nos enfants qui ont la peau sombre, ceux des nôtres qui se nomment Mohamed ou Fatima doivent affronter de pénibles discriminations. Et nous constatons que leur âme est traversée d’un doute : suis-je vraiment une citoyenne ou un citoyen légitime ? Tant de signes leur donnent à croire qu’ils sont des corps étrangers, vécus comme hostiles. Il y a dans nos quartiers des milliers de jeunes garçons et de jeunes filles qui n’osent même pas s’avouer qu’ils font partie du peuple, qui n’osent même pas affirmer qu’ils sont légitimement français. Et beaucoup d’entre nous qui sommes leurs adultes et leurs élus tentons comme nous pouvons de trouver les mots du réconfort : vous êtes les nôtres, n’en doutez pas, nous comptons sur vous pour nous continuer, votre citoyenneté ne consiste pas à obéir, à vous incliner, à vous « intégrer », elle est la grande et belle responsabilité devant laquelle vous êtes placés, comme toute nouvelle génération, de prendre le relais et d’assurer dignement votre souveraineté sur la République. Si ce travail n’est pas fait, une fracture mortelle détruira nos quartiers et la société. Aucune manifestation d’autorité n’y pourra rien. Si ce travail est fait, oui, nous pouvons envisager avec quelque chance de succès des dispositifs efficaces de lutte contre la violence et l’insécurité qui abîment gravement notre vie quotidienne. Sévérité ? Répression ? Ça ne me choque pas, si les mesures coercitives prises pour rendre possible la tranquillité publique ne cachent jamais une guerre aux pauvres, une guerre aux jeunes, une guerre à ceux de nos enfants qui n’ont pas les Gaulois pour ancêtres. Monsieur Sarkozy, président du Conseil général du département le plus riche de France et deuxième personnage du gouvernement, vous avez une responsabilité directe dans la ségrégation sociale et raciale imposée à nos villes. Quand vous venez de nuit dans les cités populaires, survolé d’hélicoptères et entouré de caméras, quand vous y lancez, contre ceux que vous rejetez de vos ghettos pour riches, des insultes savamment concoctées par vos conseillers en communication, vous semez le désordre et le dégoût de la politique. Madame Royal, pour votre premier « coup » de candidate, quand vous choisissez d’aggraver encore la stigmatisation de nos quartiers en faisant comme s’ils étaient l’espace naturel de l’insécurité, comme si l’on ne pouvait y venir que pour faire des voix sur ça, croyez-vous vraiment que vous contribuez à construire la résistance populaire sans laquelle aucun pouvoir ne pourra ébrécher les injustices qui désespèrent notre peuple ? Vous estimez pouvoir rassembler les électeurs de gauche autour de vous. Vous prenez l’affaire à l’envers. Ça ne se fera pas sans que d’abord soit reconnue la grandeur du peuple et la fécondité de sa jeunesse, toute sa jeunesse.



