Aujourd’hui je publie une contribution de
Charles FITERMAN, Ancien Ministre, Membre du Parti socialiste et
Jack RALITE, Sénateur de la Seine Saint-Denis, Ancien Ministre, Membre du Parti communiste.
Charles FITERMAN, Ancien Ministre, Membre du Parti socialiste et
Jack RALITE, Sénateur de la Seine Saint-Denis, Ancien Ministre, Membre du Parti communiste.
"Pour une Gauche fédérée.
La gauche est, au sens précis et pressant de l’expression, au pied du mur. Chacun en convient, la nouvelle défaite qu’elle vient de subir, après celles de 1995 et 2002, appelle une analyse approfondie et des conclusions courageuses et fortes. Car, au-delà des aspects circonstanciels, son échec est un révélateur des problèmes de fond qui se posent depuis bon nombre d’années, et dont différentes circonstances – y compris des victoires comme celles de 1997 ou 2004 – ont conduit à renvoyer le traitement. Faute d’engager cet effort, c’est l’avenir même de la gauche comme force cohérente d’alternative politique qui est en question. L’enjeu est plus vital qu’il ne l’a été depuis de nombreuses décennies. Parce que nous avons un en-commun que les vicissitudes du temps n’ont pas détruit, tout en ayant été et étant différents, nous voudrions apporter ensemble une contribution à la réflexion d’abord nécessaire pour cerner la nature et l’ampleur de cette refondation.
Disons-le brutalement : le problème de la gauche et plus précisément, chacun à sa manière, des deux partis – communiste et socialiste- auxquels nous appartenons, c'est la société, le monde d'aujourd'hui. Percées des sciences, nouvelles technologies, nouveaux modes d'organisation de la production, nouveaux produits, explosion des services, concentration urbaine, avec tout ce que cela entraîne de ruptures dans les savoirs, les métiers, les groupements humains, les transmissions entre générations, les comportements individuels ; et puis la mondialisation libérale d'autant plus triomphante que le système qui se voulait porteur de la seule alternative globale connue s'est effondré. Et dans ce paysage bouleversé, des mots (maux) nouveaux ou ressurgis d'un passé lointain : chômage endémique, délocalisation, Dow Jones et CAC 40, effet de serre, paradis fiscaux, réseaux maffieux, traites des nouveaux esclaves jetés sur les trottoirs de nos villes, épuration ethnique, intégrismes. Arrêtons-là pour poser une simple question : de ces bouleversements survenus depuis vingt à trente ans et porteurs à la fois d'extraordinaires potentialités de développement et de plaies purulentes, de semences et de débris, qu'en ont tiré nos partis en termes neufs de projet, d'objectifs, de structures, de pratiques ? La réponse va presque de soi : peu de choses. Soyons justes, il y a bien eu quelques leçons tirées par bribe, de façon éparse, des travaux individuels intéressants, des colloques et quelques conventions, mais chacun pour son compte. Il y a bien eu quelques initiatives novatrices dans les années 90 comme " Refondations " ou ensuite les Assises de la transformation sociale. Et puis sont survenues les élections législatives de 1997, en vue desquelles s’est constituée la gauche plurielle qui, ô surprise, a vaincu. Ce dispositif politique a été opératif pendant un temps. Il se fondait sur un principe de réalité : la gauche est diverse et cette diversité peut même être source de richesse. A une condition toutefois, qu'elle soit mise au service d'un projet commun. La gauche plurielle a été efficace, non pas surtout parce qu'elle était diverse – elle l'avait été jadis bien plus encore – mais parce qu'elle était réunie. Il aurait fallu s'employer à élargir et à consolider la base politique de l'union. Faute de le faire, voire de vouloir le faire, il s'est produit un renversement de logique : au fil du temps et des épreuves, l'affirmation de l'identité a pris le pas sur le souci de l'unité. On sait ce qu’il en est advenu un certain 21 avril. Il y a eu au Parti socialiste le souci d’éviter les déchirures après le drame survenu, la recherche méritoire et légitime du rassemblement apparemment confortée par les succès de 2004, mais aussitôt bousculée par la bataille politique autour du projet de Constitution européenne. Du coup, la question centrale, celle du projet politique, a été délaissée. Quant au Parti communiste, une fois de plus, il a oscillé entre une ouverture constructive qui ne pouvait produire d’emblée des résultats électoraux et, la page vite refermée, la rechute dans les vieux réflexes stérilisants.
Enfin, la campagne électorale qui vient de s’achever a vu s’ouvrir ou s’affirmer des pistes de renouvellement. Mais il a fallu faire vite, dans une configuration imprévue, en se heurtant au poids des habitudes, des positions et du discours installés. L’effort a laissé des acquis appréciables, des reconquêtes intéressantes, il a connu aussi comme cela était inévitable, des limites. La droite a su en tirer profit, en renouvelant son discours, ses méthodes. C’est à une sorte de « révolution conservatrice » à laquelle nous assistons. Mais l’usage berlusconien des médias ne changera pas les réalités auxquelles le nouvel hôte de l’Elysée va se heurter dans sa tentative de « normalisation » du pays à l’aune américaine. En fait, ce qui sera décisif pour l’avenir de la gauche, c’est sa capacité à renouveler ses objectifs, ses méthodes d’action, ses structures et ses modes de fonctionnement. C’est bien une véritable refondation qui est à l’ordre du jour. Elle doit permettre à la gauche de faire vivre les diverses sensibilités qui la composent tout en assurant leur entente durable, de s’ouvrir sur la société en mouvement et d’abord sur le monde du travail et de la création, de porter un projet politique ambitieux, conjuguant liberté et solidarité, effort et justice, un socialisme du XXI ème siècle.
Quels chemins emprunter pour avancer ? Dans quelles directions ? Deux champs de travail s’offrent : celui des idées, celui des structures et des personnes. Commençons par les idées car, n’en doutons pas, elles mènent encore le monde. La tâche est d’établir un socle solide d’idées et d’objectifs fédérateurs. Partir pour cela des problèmes concrets et des attentes de la société est impératif, mais pas suffisant. Il s'agit d'en dégager les axes d'une politique cohérente, fondée sur l'intérêt général, porteuse des valeurs humaines auxquelles la gauche s'identifie, des valeurs permanentes mais qui peuvent avoir besoin d’équilibres, d’éclairages nouveaux. Car sans vision et sans idées directrices, le discours sur la proximité n'est qu'un paravent, un substitut au vide de la pensée, il s'épuise vite. Pour redonner confiance dans la politique, surtout dans un pays comme la France, elle doit porter une grande ambition, appuyée sur des choix pertinents et clairs. Par exemple, nous disons qu’il faut « travailler tous et travailler mieux ».Cela n'implique-t-il pas de tourner réellement et résolument tous les moyens disponibles vers la création d'emplois, de rechercher une meilleure efficacité dans la mise en œuvre de ces moyens, à la fois du côté des entreprises et du côté des salariés grâce à un suivi personnalisé encourageant l’initiative et la prise de responsabilité de chacun ? Cela ne suppose-t-il pas une politique audacieuse d'éducation et de formation tout au long de la vie, une sécurisation des parcours professionnels permettant une pleine prise en compte de la vie des salariés dans les fluctuations de l’économie moderne ? Cela ne suppose-t-il pas de redonner goût et sens au travail, en soutenant l'augmentation des salaires malmenés par l'offensive libérale depuis quinze ans, en mettant en cause des méthodes de management qui isolent le travailleur, le culpabilisent, le contraignent à une mobilisation sans cesse plus poussée de tout son être jusqu’à l’épuisement, en reconnaissant de nouveaux droits aux travailleurs sur tous les aspects de leur vie dans l’entreprise ? Cela ne commande-t-il pas de donner la primauté aux stratégies industrielles sur les stratégies strictement financières aujourd'hui dominantes ? En bref, cela ne suppose-t-il pas de faire réellement de la possibilité d'accès à l'emploi pour chacun, sans discrimination, et de la revalorisation du travail des objectifs prioritaires en reconnaissant que le travail demeure – quels qu'en soient la forme et le statut – le créateur des ressources et des services indispensables à la vie d'une société, le premier producteur de lien social, une condition du développement de l'individu ?
Naturellement, une telle démarche ne peut être aujourd'hui efficace qu'en portant le débat et l'action à l'échelle européenne et mondiale. La tâche est rude. Mais qu'au moins, chacun comprenne ce qui se passe et sache ce que nous voulons. Nous nous prononçons pour une mondialisation maîtrisée, un développement économique durable intégrant les impératifs sociaux et environnementaux. Mais que proposons-nous précisément et clairement pour répondre à ces millions de salariés et à leurs familles qui vivent dans l'inquiétude ou l'angoisse devant la menace de perte brutale de l'emploi sous l'effet des restructurations et autres délocalisations ? Quelles propositions fortes face aux dérèglements des marchés financiers, face aux turpitudes de ces chefs d'entreprise qui gagnent d'autant plus d'argent que leur entreprise va mal et se fabriquent des "parachutes" en or massif ? Quels pouvoirs nouveaux reconnaître aux salariés ? Si nous refusons la logique aveugle et ravageuse de la déréglementation sauvage sans retomber dans l'économie étatisée, comment conjuguer maîtrise publique, régulation et marché dans une démocratie citoyenne renouvelée et élargie ? Quelles missions de service public à notre époque et quelles structures diversifiées pour les assumer, avec quel rôle pour l'Etat, dans un cadre qui sera nécessairement européen, et demain mondial ? L’époque actuelle est marquée par l’affirmation du besoin d’autonomie et de liberté de l’individu. Les forces conservatrices s’attachent à faire dériver cette aspiration vers un individualisme borné, vers le chacun pour soi. Mais cette émergence forte de l’individu peut être synonyme d’avancée de la libération humaine. Une partie de la gauche a du mal à le penser car elle est inscrite dans une vision qui faisait tout passer par le collectif. Il ne s’agit nullement de renoncer à la solidarité, à l’action collective. Mais ne faut-il pas rechercher un nouvel équilibre entre cette solidarité et l’initiative individuelle qui permette une fertilisation réciproque, un socialisme de la liberté ? Nous voulons favoriser la création artistique, ses audaces, sa diversité et son partage par chacune, chacun. Cette rencontre implique la mise en place d’une véritable éducation artistique à l’école et d’un soutien aux expressions culturelles pluralistes du citoyen. Elle implique aussi et surtout le refus net de l’omnipotence de l’esprit des affaires sur les affaires de l’esprit. La mutilation des œuvres qui en résulte est menacée d’extension par la récente volonté du pouvoir des financiers et des publicistes de « traiter économiquement le capital humain » jusqu’à identifier à des « marques » valorisables des équipements culturels et à louer ou vendre les œuvres du patrimoine. Ce transfert des actifs immatériels du secteur public vers le marché met gravement en péril l’exception culturelle elle-même. La réplique est une urgence sous la forme d’une responsabilité publique et sociale en matière de culture et d’art valable du local au mondial via l’Europe garantissant de nouveaux droits fondamentaux et de nouveaux « biens communs » de l’humanité habités y compris quand sont concernées les nouvelles technologies par la liberté, la solidarité, la mutualisation, la diversité, l’émancipation humaine. Il faut pour l'essor de cette société réconciliée une vie politique rénovée, des institutions réellement démocratiques et modernes. La Ve République a permis quatorze ans de présidence de gauche et trente cinq ans de présidence de droite, qui vont vers les quarante ! Ne faut-il pas dire enfin clairement qu'un tel système fondé sur une prééminence présidentielle de caractère quasi monarchique a fait son temps et proposer un nouvel équilibre des pouvoirs avec un seul chef de l’exécutif, en l’occurrence le Premier Ministre appuyé sur un Parlement aux pouvoirs renforcés, et un Président de la République, élu au suffrage universel, et disposant de prérogatives importantes, sans présider le Conseil des ministres et sans procéder à toutes les nominations ?
Nous ne prétendons naturellement pas définir seuls des orientations et des choix qui appellent un débat collectif large et approfondi. Que chaque parti le conduise pour son compte, c’est légitime. La démocratie, celle d’aujourd’hui et celle plus large et plus vivante qu’il faut préparer pour demain, ne peuvent se passer de partis politiques producteurs d’idées et d’initiatives, rassembleurs de forces en mouvement. Mais le problème posé ne concerne pas une seule des formations de gauche mais toutes. Il ne concerne pas les seuls membres de ces formations mais un nombre considérable de femmes et d’hommes, de jeunes qui s’en tiennent écartés mais ne s’interrogent et réfléchissent pas moins. Il concerne aussi, dans le respect de leurs spécificités, les syndicats et les multiples associations qui animent la vie démocratique du pays. Il faut donc trouver les lieux et les formes qui permettent de dépasser les frontières de chaque formation pour accomplir un travail sérieux, suivi, qui débouche dans des délais raisonnables sur des résultats concrets. Ce travail ne peut se réduire à aller un pas plus à gauche ou un pas plus à droite, mais vers l’avant. Il peut aboutir à une condition : qu’il soit animé par la volonté politique de sortir enfin des sentiers battus couverts d’ornières pour construire une nouvelle alliance pour un nouveau combat. Car la démarche doit se poser à la fois en termes de production d’idées et de structures, de cadres nouveaux. Deux voies possibles sont évoquées ici et là. Celle de l’évolution du Parti socialiste vers une « social-démocratie à l’européenne » impliquant la recherche d’une alliance avec le centre. Celle de la constitution d’un « pôle radical anti-libéral » englobant tout ce qui se situe «à la gauche » du Parti socialiste, voire une partie de celui-ci. Ainsi posées, ces deux démarches ne nous apparaissent pas souhaitables. Car elles aboutiraient l’une et l’autre à diviser profondément et durablement la gauche, à l’affaiblir voire à la désagréger, en lui interdisant de proposer une alternative crédible et identifiée. C’est à toutes celles et tous ceux qui veulent transformer la société dans la liberté pour chacun et la démocratie pour tous qu’il convient de s’adresser. Au-delà de toutes les différences, n’y a-t-il pas là un socle commun qui autorise de dépasser tous les clivages anciens ou plus récents ? Il convient de s’adresser à toutes les formations de gauche qui se veulent porteuses de cette même démarche. On peut vouloir les réunir un jour dans une même formation politique, à la condition que cela ne soit pas synonyme de fusion dans un parti fonctionnant comme ceux d’aujourd’hui, mais dans un autre type d’organisation adapté au monde moderne. Il y faut un peu de temps. Sans attendre, il doit être possible parce que c’est nécessaire de rapprocher les partis et groupes concernés, de les associer dans une structure fédérale aux formes souples qui laissent à chacun sa liberté d’expression et d’initiative tout en mettant en place un certain nombre de solidarités, par exemple -c’est à débattre - celle de se présenter ensemble aux échéances électorales en veillant à une représentation équitable de toutes les sensibilités. Il s’agit de sortir des logiques de survie étroitement partisanes ou d’appareils, de permettre des expérimentations dans l’action, de fonder un nouveau pacte politique pour la liberté, la justice, le progrès humain. Certains proposent, dans cette démarche, de s’adresser à d’autres forces, au centre de l’échiquier politique. Sortir le pays de la crise qui l’atteint et qui ne va certes pas s’estomper avec le pouvoir actuel peut le commander. Mais cette ouverture sera efficace si la gauche sait être elle-même ; c’est à cela qu’il faut d’abord travailler. Le choix de la ou des personnes qui seront chargées d’incarner cette nouvelle gauche lors des futures échéances électorales ne peut se faire que dans le mouvement lui-même, par une consultation la plus large possible des hommes et des femmes concerné-e-s. Il s’imposera naturellement sur la base de la légitimité acquise et du travail accompli. C’est la novation collective réalisée qui donnera l’élan nécessaire et non une désignation cinq ans à l’avance qui serait d’autant moins comprise par le pays qu’elle donnerait la priorité au choc des ambitions sur le débat d’idées. Au demeurant, si la gauche a le courage d’aller au bout de sa démarche sur la réforme des institutions, comme nous le proposons, la donne en sera changée.
Voilà ce que nous espérons et proposons : une Gauche fédérée porteuse d’un projet politique d’avenir pour la France. C’est un choix lourd. Mais en existe-t-il d’autre qui vaille ? Changer pour se retrouver ou dépérir, voilà l’alternative. La mode est au principe de précaution. Là c’est plutôt le principe d’audace qu’il faut faire prévaloir. Nous faisons le pari de l’optimisme."



