Par Bernard Duraud. Article paru dans « L’Humanité » du 4 juillet.
« Colombie . C’était l’heure des retrouvailles familiales, hier, après la libération de la Franco-Colombienne retenue en otage pendant six ans. Retour prévu à Paris ce vendredi. Le bonheur des retrouvailles, hier matin, à Bogota a succédé à l’énor- me soulagement de la libération des otages. Ingrid Betancourt a retrouvé les siens dans la capitale colombienne, ses enfants et sa soeur, arrivés de France quelques heures à peine après sa remise en liberté par l’armée. Avec elle, 14 autres otages, trois Américains et onze soldats colombiens, ont retrouvé le chemin de la liberté, au terme d’une opération d’infiltration préparée depuis plus de quatre mois par les militaires colombiens et menée dans le sud-est du pays, dans la région de Guaviare. « J’ai hâte d’être en France »
Un avion transportant le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, ainsi que les enfants d’Ingrid, Mélanie et Lorenzo Delloye, et sa soeur Astrid, parti dans la nuit de Paris, est arrivé jeudi, aux environs de 8 heures, à l’aéroport militaire de Catam, à Bogota. « Les retrouvailles ont été une orgie de baisers », a confié Ingrid Betancourt, rayonnante, en tenant ses deux enfants par les épaules. « J’ai hâte d’être en France, j’ai hâte d’être chez moi », a-t-elle ajouté, avant « d’embrasser » d’un même élan Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy. De fait, son retour à Paris en compagnie du ministre des Affaires étrangères est prévu cet après-midi. Dès mercredi soir, l’ex-otage avait retrouvé sur l’aéroport de Bogota sa mère, Yolanda Pulecio, et son époux, Juan-Carlos Lecompte. Souriante, apparemment en bonne santé et vêtue d’un treillis militaire, ses longs cheveux noués sur la nuque, elle était descendue la première de l’avion avant de se jeter dans les bras de ses proches et de ses amis.
Dans sa première déclaration à la radio Caracol elle a remercié Dieu, les soldats colombiens et espéré voir dans sa libération un « signe de paix » pour la Colombie. Captive des FARC dans la jungle colombienne pendant six ans, l’ancienne sénatrice est sortie d’un long cauchemar. Il y a quelques semaines encore, on la disait malade et au bout du rouleau, comme l’a attesté sa longue lettre adressée à sa mère. Son dernier signe de vie remontait à une vidéo diffusée par les FARC, le 30 novembre 2007, où elle apparaissait amaigrie et affaiblie. Mercredi, elle a raconté comment elle avait été dupée par les militaires en pénétrant menottée dans l’hélicoptère. Ce n’est qu’une fois à bord de l’appareil qu’elle a vu ses ravisseurs désarmés et entendu un officier lui annoncer : « Vous êtes libre. » Par la suite, elle a exprimé sa reconnaissance au président Alvaro Uribe « d’avoir pris ce risque » et loué l’aide apportée par les présidents Hugo Chavez et Rafael Correa.
Elle a même suggéré qu’elle reprendrait sa campagne dans la perspective de la prochaine élection présidentielle. Partout, le soulagement Le président colombien, Alvaro Uribe, auréolé par le succès de l’opération, se voit conforté dans son attitude intransigeante vis-à-vis de la guérilla. Malmené par les scandales politiques, il peut voir venir les échéances avec une confiance décuplée. Dans un discours à la nation, Ingrid Betancourt à ses côtés, il a affirmé : « Jamais nous n’avons improvisé. » Il a salué « le travail magnifique des militaires », promis de tout faire pour libérer tous les autres séquestrés restants, avant d’offrir dans la nuit un dîner aux otages libérés. En Colombie, les radios et les télévisions ne cessent depuis vingt-quatre de diffuser des émissions spéciales, interrogeant des gens euphoriques, émus et surpris. En France, où le président, Nicolas Sarkozy, avait fait de la libération d’Ingrid Betancourt l’une de ses priorités, les comités de soutien à Ingrid Betancourt et de nombreux dirigeants politiques ont manifesté leur soulagement.
Pour avoir fait monter la pression internationale et entretenu une diplomatie active, Paris n’est pas étranger à ce dénouement. Mais « dans cette opération précise, les Français n’ont pas pris part », a indiqué Claude Guéant, le secrétaire général de l’Élysée, saluant « une très belle opération militaire ». Paris, visiblement informé de « l’idée de manoeuvre », ne l’attendait pas « à ce moment-là »… L’ensemble des dirigeants étrangers ont également exprimé leur satisfaction, à commencer par le président américain, George W. Bush, qui a félicité Alvaro Uribe, son plus fidèle allié dans la région. Les trois Américains libérés, Marc Gonsalves, Thomas Howes et Keith Stansell, sont, eux, arrivés directement la nuit dernière à San Antonio, Texas, avant d’être transportés vers un centre médical de l’armée. Maintenant, la question cruciale est de savoir si ces libérations vont conduire à amorcer un réel processus de paix mettant fin à la « sale guerre » en Colombie.
Nul doute que la guérilla des FARC est au bout de son chemin. Mais nul doute aussi que la politique de la force dont se prévalent Uribe et son puissant protecteur américain ne peut pas marcher à tous les coups. Leur responsabilité : la négociation. »




