Sondage exclusif Dans l’Humanité du 15 décembre 2008 Stéphane Rozès « L’idée communiste s’autonomise des forces qui s’en revendiquent » Entretien avec Stéphane Rozès, directeur général de l’institut CSA et enseignant à Sciences-Po. Une majorité de Français voudraient voir le système économique actuel modifié en profondeur. Les Français sont-ils devenus anticapitalistes ? Stéphane Rozès. Non. Il faut distinguer l’antilibéralisme idéologique et l’anticapitalisme politique. Le premier, qui émergea il y a une quinzaine d’années, est majoritaire dans le pays. Les individus ont le sentiment, dans la nouvelle phase du capitalisme qui est devenu patrimonial, qu’ils ne maîtrisent pas le cours des choses. La finance prime sur l’économie. Les marchés et non les gouvernements dominent le monde, la démocratie s’éloigne. En revanche, en dépit de la crise qui arrive et appelle le retour de l’État, l’anticapitalisme politique n’est pas majoritaire. La gauche peine à faire la démonstration que le souhaitable d’autre chose soit possible.
Comment expliquez-vous le fait que les sympathisants de l’extrême gauche ne soient pas les plus nombreux à remettre en question le capitalisme ? Stéphane Rozès. La popularité de Besancenot et son électorat, contrairement aux militants du NPA qui sont sur le registre de la révolte ou de la révolution, procèdent, de la part de ceux qui les instrumentalisent, de la volonté de dire à la gauche de gouvernement qu’elle doit revenir à ses valeurs et à la défense du salariat. La nature de l’électorat Besancenot est antilibérale, alors que le NPA est anticapitaliste. La cohérence idéologique et politique est plus resserrée entre l’électorat du PC et cette formation. En dépit de ses faibles résultats électoraux, le PCF apparaît néanmoins bien ancré dans le paysage politique. Quelles conclusions en tirez-vous ? Stéphane Rozès. D’abord demeure, du fait de son histoire, l’utilité sociale du PC majoritairement reconnue comme résistance au cours des choses qui déstabilise le pays. Mais il est en difficulté pour passer de la résistance à la pesée politique. Ensuite, la contradiction entre l’attente politique à l’égard du PC, qui demeure, et la difficulté du PC de le capitaliser électoralement va au-delà des questions organisationnelles et programmatiques de ce dernier habituellement pointées. L’idée communiste demeure dans notre imaginaire national en dépit des difficultés de son projet. Elle s’autonomise de l’organe même qui la représente ou des forces électorales qui s’en revendiquent. L’idée communiste n’est pas tant dans notre histoire une alternative que représente son projet que la pointe avancée du rapport des Français à la politique, qui est une dispute commune fondant notre identité nationale. Mais pour passer de l’idée communiste à son expression électorale, les communistes doivent articuler, dans le même mouvement, les réponses « ici et maintenant » et la construction d’un projet. Entretien réalisé par Ludovic Tomas Fiche technique Sondage exclusif CSA-l’Humanité réalisé par téléphone les 10 et 11 décembre au domicile des personnes interrogées. Échantillon national représentatif de 1 006 personnes âgées de 18 ans et plus, constitué d’après la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage), après stratification par région et catégorie d’agglomération.



