A
l'occasion d'un récent voyage à Cuba,
Nicolas MARCHAND, membre du Conseil National du PCF a présenté un exposé sur "la
situation de la gauche en France", à l'Institut d'Etudes Européennes
de La Havane. Le texte doit être publié dans la revue qu'édite cet
Institut. Pour information, je me le transmet.
C’est avec plaisir que je le publie aujourd’hui pour nourrir l’éventuel débat au sein de le gauche et du PCF en particulier.
« La situation de la gauche en France
La Havane –
Centre d´études européen – 26 janvier 2010
Je veux tout d´abord vous remercier de votre invitation pour cet échange sur la situation de la gauche en France. Je vais donner quelques éléments sur le sujet en introduction afin que nous puissions avoir un échange à partir des questions que vous mêmes vous vous posez. Je vous demande de recevoir ce que je vais vous dire, particulièrement à propos de la situation du Parti Communiste, comme un point de vue personnel.
La gauche
française est très divisée, et en difficultés pour offrir une alternative
transformatrice au pouvoir de droite de Sarkozy, qui est le plus réactionnaire
depuis longtemps.
La question de la
gauche, c´est une double-question, dont les deux termes sont inséparables: son
union et le contenu de cette union; car il doit s'agir d'une union à la hauteur
des attentes populaires, et pour cela, à la hauteur du défi de la crise.
Avec la crise du système capitaliste, dont la
crise financière et la récession de 2008-2009 ont révélé la profondeur, la
gravité sans précédent, la gauche est face à un défi, qui n'est d'ailleurs pas
seulement français ou européen, mais mondial - celui des transformations radicales que cette crise appelle, celui des
luttes et du rassemblement populaire pour imposer de telles transformations.
C´est ce défi
révolutionnaire, celui d´un dépassement[1]
effectif du capitalisme, que la crise met à l'ordre du jour, en France, en
Europe et dans le monde.
Cela concerne
particulièrement 3 grands enjeux:
L´enjeu des
moyens financiers,
du crédit et de la monnaie qu'il s´agit de mettre au service du progrès humain
ce qui implique un crédit, une monnaie – jusqu'à une monnaie commune mondiale -
émancipés de la domination des marchés financiers et du dollar
L´enjeu des
pouvoirs d'intervention des salariés et des peuples, pouvoir politique, mais aussi pouvoir
économique sur la gestion des entreprises et des groupes.
L´enjeu d´une
expansion massive des services publics , jusqu'à l´objectif d´une appropriation sociale
des biens communs de l´humanité, incluant aussi le crédit et la monnaie.
La gauche
française est loin d´être à la hauteur de tels enjeux de transformation.
C´est au sein du
PCF que les idées sont les plus avancées, les plus précises pour définir les
axes d´une politique transformatrice, mais cela ne va pas sans problèmes, sur
lesquels je reviendrai.
Le principal
problème à gauche vient du Parti Socialiste: celui ci est depuis le début des
années 80 le parti le plus influent à
gauche. Il est dominé, au niveau de ses dirigeants, par les conceptions sociales
libérales. La nomination d´un des principaux d'entre eux, Dominique Strauss
Kahn, à la tète du FMI en est un
symbole assez significatif.
Le Parti
Socialiste combat durement la droite en paroles et apparait
avec l´aide des médias dominants comme le principal opposant. Classiquement il gauchit son discours quand
il est dans l'opposition. Mais il y a en réalité un consensus de fond
droite-Parti Socialiste-patronat sur
les questions les plus cruciales, au niveau français comme au niveau européen: pas
question de toucher aux critères et aux règles du système concernant les
entreprises, l´argent et son utilisation, les pouvoirs.
C'est le terrain
sur lequel peuvent agir les éléments qui préconisent une jonction stratégique
du PS avec le centre-droit, ou un rassemblement anti-Sarkozy qui irait de
l´extrême gauche au centre.
Une telle union
se ferait forcement sur des bases de conciliation avec le capital et la
domination des marchés, ne pouvant donc répondre aux attentes populaires.
Dans la même
perspective, s´inscrit la structuration récente des éléments de gauche et de
droite se réclamant de l´écologie dans une formation électorale commune (Europe
Ecologie) qui a recueilli un certain succès aux récentes élections européennes,
et qui s´est reconstituée pour les élections régionales.
Tous ces
processus visent un objectif stratégique, que les forces du capital françaises
poursuivent depuis longtemps – instaurer un système politique bipolarisé, conçu
pour rendre impossible tout changement
radical, sur le modèle du système américain (avec une alternance entre
démocrates et républicains sans changement fondamental). Il s´agit d´en finir
avec ce qu'on a pu appeler "l'exception française": une certaine
tradition révolutionnaire, une combativité sociale et politique particulière
qui a permis des conquêtes sociales et démocratique importantes et qui peut
faire de la France dans certaines circonstances un maillon faible du camp
capitaliste.
Dans ce tableau,
il faudrait aussi consacrer un développement aux enjeux très importants
concernant le mouvement syndical; celui-ci est l´objet et le terrain
d´importants efforts d'intégration, de la part du patronat, de la droite et des
sociaux libéraux, visant notamment sa branche la plus combative, la CGT. Mais
apparaissent aussi les signes d´une nouvelle implication de syndicalistes
dans le combat politique.
Toutes les
transformations de notre système institutionnel, depuis l´instauration très
négative de l'élection du président de la République au suffrage universel[2],
ont été conçues dans le sens d'une américanisation de notre système politique.
La décision du Parti Socialiste d'instaurer un système de "primaires"
prétendant désigner le candidat de gauche à la présidentielle vise les mêmes
objectifs. Cela vise à empêcher la possibilité d'une candidature communiste, la
possibilité de présenter un programme de transformation radicale. Tout cela
nous pose des problèmes difficiles.
Je reviens au
Parti Socialiste, pour préciser un point important
S'il y a une
dominante sociale libérale très nette au sein de sa direction, le PS n´est pas un bloc monolithique. Il influence
son électorat, mais il est aussi sensible a ce qui se passe dans la société,
chez ses électeurs. Des forces en son sein résistent aux processus que j ai
évoqué et aux prises de positions les plus droitières.
Une partie, très
minoritaire, de cette aile gauche du PS l´a quitté récemment pour constituer le
Parti de Gauche avec Jean-Luc Mélenchon, je vais y revenir.
Il faut avoir en
vue aussi, c est le principal, l´électorat socialiste, un électorat
principalement salarié, populaire, majoritairement ancré a gauche. Aucun rassemblement majoritaire n'est
concevable sans cette force.
Il est donc
indispensable de garder le contact avec cet électorat, qui peut se diviser vis
a vis des prises de position du Parti Socialiste, comme on l'a vu lors du
référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005. Il faut mener la lutte pour faire
prévaloir des idées transformatrices et
faire reculer les idées sociales libérales. Cela suppose de ne pas rejeter
sommairement le PS à droite, comme le font l'extrême gauche, et aussi ceux qui,
au sein du PCF, combattent toute politique unitaire.
Cela renvoie à la
situation à gauche du Parti Socialiste, et particulièrement à celle du PCF, à
sa capacité d'action et d'initiative pour faire grandir les idées pouvant
constituer le socle d'un rassemblement populaire transformateur.
Quelques mots
d´abord sur l´extrême gauche
Elle est
constituée principalement de deux petits partis trotskistes, Lutte Ouvrière
(LO) et le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), dont le dirigeant le plus connu
est Olivier Besancenot.
LO est en recul
et se mêle peu du débat stratégique à gauche, rejetant toute union politique.
Le NPA se dit
ouvert à des alliances, à condition qu'elles excluent toute perspective de
gestion des institutions avec le PS.
Coté programme,
les deux formations affichent un anticapitalisme verbalement radical mais
sommaire, opposant radicalité et réalisme, refusant l´exigence de promouvoir
des propositions incluant les moyens précis, financiers notamment, de leur
réalisation, exigence qu'elles dénoncent comme réformiste.
Ces partis ont
acquis une influence significative, particulièrement avec le système
hyper-personnalisé de l'élection présidentielle, avec un puissant appui
médiatique visant la captation de voix de gauche, surtout des voix du PCF pour
l'affaiblir.
Il faut
ajouter qu'ils ont aussi bénéficié des défaillances
politiques du PCF, des électeurs communistes lui reprochant un manque de combativité
et un trop grand suivisme du PS.
Mais une partie
de cet électorat est disponible, à l´opposé du sectarisme des partis d´extrême
gauche, pour une construction majoritaire réellement transformatrice.
Le départ récent
du NPA d´une petite fraction favorable à un rassemblement de gauche, et les
difficultés des dirigeants du NPA sur la question des alliances aux élections
régionales confirment cela.
J'ai évoqué le
Parti de Gauche (PG). J'y reviens en quelques mots.
Ce parti a été
créé avec un objectif, affiché par Jean Luc Mélenchon, d'ailleurs bien avant
qu'il quitte le PS: créer un parti fusionnant toutes les forces à gauche du PS,
sur le modèle de Die Linke en Allemagne.
Mélenchon, tout
en affirmant prendre acte pour l'instant du refus des communistes de se
dissoudre, maintient son objectif, qui est clairement articulé à celui d´être
le candidat de toute la gauche non socialiste à la prochaine élection
présidentielle qui aura lieu en 2012.
Il participe au
Front de gauche pour les élections régionales avec ce but.
Coté programme,
le Parti de Gauche affiche un discours critique du libéralisme mais des
propositions limitées et vagues en
regard des transformations précises nécessaires, particulièrement sur les
questions concernant les moyens financiers, et la réorientation des gestions
des entreprises. Le modèle de
Mélenchon, le leader de Die Linke, Oscar Lafontaine avait caractérisé son
objectif comme celui d´un retour à la
sociale-démocratie classique du SPD. C´est dans ce créneau qu'on peut situer le
Parti de Gauche.
J'en viens au
Parti Communiste.
Sa situation est
difficile et incertaine. Il est affaibli et divisé. Il reste néanmoins de très
loin par le nombre de ses adhérents et de ses élus, par ses résultats
électoraux, hormis l´élection présidentielle,
le principal parti à gauche du PS.
Ces dernières
années, l'existence du PCF comme force politique autonome a été mise en
question au sein du Parti, y compris au sein de la direction du Parti. Une partie importante de la direction avait
fait sienne l'idée d´aller vers la création d'une « nouvelle force
politique », sur le modèle de Die Linke en Allemagne et avait commencé à
travailler dans la perspective d'une fusion au sein d'un nouveau parti
d'éléments issus du PCF, du PS, des écologistes et de l'extrême gauche. La référence au communisme, et au marxisme
était remise en cause au nom d'une vision de l'histoire dominée par l'échec
soviétique, et considérée comme une croix à porter; et aussi au nom d'une conception
de la transformation limitée à un processus, au détriment de la visée d'une
rupture par un dépassement du capitalisme.
Il y a deux ans,
le calendrier de ce processus, qui visait une dilution du Parti communiste dans
une autre sorte de parti était fixé, avec la programmation de deux Congrès
successifs, le 2eme devant être le Congrès fondateur de la « nouvelle
force ». Nous avons été quelques uns au sein de la direction à nous y
opposer et à alerter les communistes, à mettre en avant, contre les idées de
capitulation, le besoin de changement, de novation sur des bases
révolutionnaires. Surtout, les communistes, appelés à donner leur avis dans
leurs réunions de base, ont exprimé massivement leur refus de ce projet. Et
aussi, la crise du système capitaliste, que les économistes communistes en France,
avec Paul Boccara, avaient
pronostiquée, est intervenue comme une
gifle de la réalité aux adeptes de la thèse d'une "crise du
communisme".
Le 34eme Congrès
de décembre 2009, au lieu d'être le congrès de la dissolution, a décidé de
continuer le Parti communiste français, en le transformant. Il a décidé de
préserver son autonomie de pensée et d'action, considérée comme indispensable
pour construire un rassemblement solide.
Cela a ouvert une
phase nouvelle, qui va rester une phase de débats et de luttes, où vont
continuer de s'exprimer des conceptions contradictoires du devenir du parti et
de sa politique, comme cela se voit déjà dans le contexte des élections
régionales actuelles.
La décision
dominante a été d´expérimenter un rassemblement de forces politiques et du
mouvement social, dans un front
distinct du PS, baptisé Front de Gauche. Le PCF joue un rôle moteur dans ce
front, tout en laissant une place
importante à ses autres composantes, au risque de limiter la pertinence des
propositions mises en avant et de minorer une juste représentation communiste.
C'est une rude bataille, d'autant qu'il faut faire face aussi à la censure
médiatique. Il faudra faire un bilan, sur les résultats électoraux, et sur
l'impact de cette stratégie pour le PCF, l'avancée de ses idées et de son
influence.
La nouveauté,
positive à mon sens, est que, contrairement à la ligne dominante toutes ces
dernières années, la majorité des communistes a préféré se dégager de
l'hégémonie du PS. On doit être lucide cependant sur les projets persistants du
coté de Mélenchon, mais aussi au sein du parti, de faire du front de gauche un
parti au sein duquel le PCF se diluerait. Il y a aussi la tendance persistante
à faire prédominer la recherche d'alliances sur les exigences de contenu de
haut niveau, sans lequel on irait à l'impasse et à de graves échecs.
Tous les
problèmes qui nous sont posés sont loin d´être résolus par la décision du
dernier congrès; il y a besoin de
changements importants du Parti. Il y a eu, sous la direction de Robert Hue et
ensuite, des dérives idéologiques et politiques qui ont gravement affaibli le
Parti, des décisions qui l´ont déstructuré, un recul de la démocratie. Il faut construire, reconstruire,
démocratiser profondément le fonctionnement. Il faut renouer avec le marxisme
de façon créative, faire du neuf, « changer ce qui doit l'être »
comme vous le dites pour vous-mêmes, pour être en pratique, dans notre époque,
le parti révolutionnaire rassembleur que le parti communiste a vocation à être.
Tout cela est
loin d´être joué. Mais je pense, avec
beaucoup d'autres camarades, que cette
nouvelle phase de bataille est très importante et peut être gagnée au sein du
PCF. Il y a d'importants rendez-vous devant nous, de nouveaux Congrès, un
changement de direction au plus haut niveau, l'élection présidentielle où il y
aura besoin d'une candidature capable de porter le projet communiste.
De mon point de
vue, le redressement du PCF, avec les
profondes novations nécessaires, est la
clé d'une issue à la crise actuelle de la gauche française; de l'avancée d'un rassemblement populaire
majoritaire capable de faire prévaloir les transformations radicales
indispensables pour une politique de gauche.
Parce que le PCF
est le seul parti qui dispose en son sein des éléments constitutifs d'un projet
politique cohérent de transformation de la société, j'en ai évoqué au début
quelques axes, un projet à la hauteur
pour les luttes indispensables, et pour un rassemblement de gauche de haut niveau. »



